Dans une interview précédente, Emmanuel Cudry – Fondateur de Coffreo – alertait sur un chiffre préoccupant : 30 % de turnover chaque année chez les consultants. Et si la réponse se trouvait du côté de l’IA ?
La question en surprendra peut-être certains mais, face à l’urgence croissante des demandes clients et au poids du travail administratif, l’IA pourrait bien devenir un levier décisif pour les consultants : automatisation des tâches, rédaction des offres d’emploi, communication facilitée… Le potentiel est immense, mais encore largement sous-exploité.
Dans cet entretien, Emmanuel Cudry partage sa vision d’une IA au service des agences. Loin des fantasmes, il nous invite à explorer des usages très concrets, adaptés aux réalités de l’intérim d’aujourd’hui et de demain.
Emmanuel, vous qui échangez régulièrement avec des consultants, comment l’IA améliore-t-elle déjà la gestion des tâches opérationnelles dans les agences ?
Emmanuel Cudry : Aujourd’hui, l’IA est principalement utilisée pour des domaines comme le sourcing et le recrutement, plus que pour des tâches opérationnelles. Par exemple, l’IA aide à analyser les CV, à faire du matching entre les profils des candidats et les besoins des entreprises, et à rédiger des annonces pour attirer les bons profils. L’IA commence à alléger certaines tâches administratives, mais il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine.
Donc les consultants gèrent encore à la fois le recrutement, l’administratif et la relation client. Autrement dit, ils sont toujours au four et au moulin. Dans un futur proche, comment l’IA pourra-t-elle prendre en charge ces tâches pour leur permettre de se focaliser sur la stratégie et le développement commercial ?
Emmanuel Cudry : L’IA a un potentiel énorme pour alléger le travail des consultants, notamment en prenant en charge une grande partie des tâches administratives et de back-office. Par exemple, elle pourra automatiser la saisie des contrats à partir des données des contrats précédents et de la commande à pourvoir, tout en laissant bien sûr au consultant une étape de validation pour s’assurer de leur conformité.
L’IA pourra également contrôler la complétude et l’exactitude de documents, alerter en cas de données incohérentes sur les relevés d’heures, et même gérer des tâches comme le contrôle des paies ou de la facturation.
En se basant sur des patterns de comportement ou d’usage, elle signalera des problèmes avant même qu’ils ne deviennent des erreurs. Les agences gagneront ainsi du temps et seront en mesure de se focaliser sur la relation client, la stratégie ou encore le développement commercial.
On est face à une nouvelle “révolution industrielle”. Avec l’IA ce sera une “révolution servicielle”. Si la première révolution a permis de transformer la production de biens matériels, celle-ci transformera profondément la vie les salariés du tertiaire en automatisant et sécurisant les missions administratives, répétitives et chronophages.
Cette révolution imposera-t-elle aux consultants d’acquérir de nouvelles compétences ?
Emmanuel Cudry : Oui, avec une telle rupture, c’est une évidence. Ils devront acquérir de nouvelles compétences pour piloter des outils d’IA, les agents qui leur seront mis à disposition. Tout d’abord, leur rôle sera davantage celui de superviseur et de contrôleur, que celui d’exécutant.
Par ailleurs, l’esprit critique est essentiel. Les consultants devront faire preuve de discernement pour identifier et corriger les biais dans les décisions prises par les agents d’IA, notamment en matière de recrutement : mon outil sélectionne-t-il majoritairement des hommes ? Favorise-t-il les jeunes au détriment des seniors ? Est-ce que des personnes en situation de handicap sont régulièrement proposées à mes clients ? Cette technologie est le reflet de la personne qui l’a paramétrée et surtout de celle qui l’utilise, car elle se nourrit de ses données et de ses comportements. Il faudra donc être vigilant à ce sujet.
En cela, je rejoins totalement Benoit Labrousse, Président du Groupe Randstad France, quand il dit dans une interview accordée au magazine de Prism’emploi : “Dans la mesure où l’intelligence artificielle a un apprentissage continu, en utilisant les données transmises par les candidats, les clients, les collaborateurs, etc., il est primordial de s’assurer en permanence de l’absence de biais dans les données. Il serait inimaginable que l’IA reproduise ou crée des stéréotypes ou des discriminations.”
Il sera également crucial de garder un esprit critique et créatif face à ces outils, afin d’éviter une dépendance excessive et d’être en capacité de se différencier de la concurrence.
La relation humaine avec les intérimaires est une priorité pour les agences. Comment l’IA pourra-t-elle soutenir cette relation sans la déshumaniser ?
Emmanuel Cudry : L’idée n’est pas de remplacer l’humain, mais de permettre aux consultants de se concentrer sur ce qui compte vraiment : la qualité de leur relation avec les intérimaires. Prenons encore une fois l’exemple du recrutement. L’IA analysera les CV, vérifiera si le profil correspond aux commandes en cours, et préparera des questions pour l’entretien. Mais c’est le consultant qui gardera la main sur l’échange, c’est lui qui ajustera la trame, évaluera la personnalité et l’expérience du candidat. L’IA sera son assistant pour traiter les évidences, pas pour faire la différence.
Ensuite, si l’on se penche sur les étapes suivantes du processus, en particulier le suivi de carrière, l’IA sera très utile pour analyser le parcours d’un intérimaire et les missions qu’il a réalisées avec l’agence. Elle pourra alors suggérer des opportunités d’évolution pour cette personne en fonction de parcours similaires. Cela permettra au consultant de mieux personnaliser l’évolution professionnelle de l’intérimaire et de lui offrir des missions alignées avec ses aspirations.
Les agents aideront aussi à répondre plus précisément aux attentes des travailleurs. Par exemple, s’ils connaissent leurs préférences en termes d’horaires, de rémunération ou encore de zone géographique, ils seront en capacité de cibler les missions à leur proposer. Mais là encore, ce sera au consultant de garder la maîtrise des décisions finales et de veiller à la pertinence des suggestions faites.
Comment l’IA améliorera-t-elle l’expérience des intérimaires en matière de communication avec leur agence ?
Emmanuel Cudry : L’IA permettra de piloter des points de contact digitaux et personnalisés, facilitant le maintien du lien avec l’intérimaire, et ce même pendant la mission. Ce contact pourra se faire sous différentes formes : messages automatiques, appels d’un agent, etc., pour recueillir les retours et impressions des travailleurs temporaires. Le consultant, riche de tous ces retours, pourra réagir rapidement si nécessaire.
L’objectif sera de fournir un service sur mesure, avec des interactions régulières et adaptées aux besoins spécifiques de chaque travailleur, afin de renforcer l’expérience globale et l’engagement de ce dernier envers son agence. Ce sera un vrai plus pour les réseaux qui naviguent dans un secteur ultra-concurrentiel.
Justement, dans ce secteur très concurrentiel, comment l’IA aidera-t-elle les agences à mieux répondre aux exigences des clients ?
Emmanuel Cudry : Selon moi, l’IA transformera la manière dont les agences d’emploi répondent aux besoins de leurs clients, en automatisant et optimisant de nombreuses tâches essentielles. Je vais prendre quelques exemples.
Tout d’abord, l’IA analysera les habitudes de recours à l’intérim. Par exemple, elle étudiera les périodes où une entreprise a fréquemment recours à des travailleurs temporaires et le volume de main-d’œuvre nécessaire à ces moments-là. Supposons qu’une société dans la logistique ait des pics de production à certaines périodes de l’année, comme avant Noël ou pendant les vacances d’été. Grâce à l’IA, l’agence pourra anticiper ces périodes et préparer les besoins en intérimaires à l’avance, en planifiant le recrutement de manière proactive. Cela réduira la pression pour les agences.
L’IA passera également au crible les types de profils recherchés par le client, en tenant compte de critères variés comme des expériences professionnelles similaires ou encore plus intéressant, des expériences mobilisant les mêmes compétences même si cela c’est produit dans des secteurs différents. Imaginons qu’un client recherche un électricien ayant déjà travaillé en milieu industriel, avec une habilitation électrique à jour et une disponibilité immédiate, l’agent d’IA identifiera les intérimaires qui remplissent ces conditions, en se basant sur leurs missions passées, leurs certifications et leur planning. Ainsi, l’agence proposera des profils parfaitement adaptés aux besoins de l’EU, sans perdre de temps. C’est d’ailleurs ce que fait déjà notre solution Coffreo Staffing.
A travers ces exemples, je veux montrer que l’IA modifiera la manière de gérer les campagnes de recrutement. Les agences ne courront plus après le temps, elles seront dans l’anticipation et auront un temps d’avance sur leurs clients. A mon avis, cela permettra même de renverser le rapport de force actuel avec les entreprises utilisatrices. Un consultant sera capable de dire à une entreprise : attention, l’intérimaire que vous avez bien apprécié est très demandé, donc passez votre commande rapidement si vous souhaitez l’avoir.
Au sujet des commandes, celles-ci sont souvent complexes et multicanales. Comment l’IA simplifiera-t-elle leur gestion ?
Emmanuel Cudry : C’est vrai que les commandes clients sont souvent multicanales : un coup de fil, un mail, un message WhatsApp, un SMS… et le consultant doit jongler avec tout ça. L’IA simplifiera cette gestion en unifiant tous ces points d’entrée. Concrètement, toutes les demandes, peu importe leur canal d’origine, arriveront au même endroit, dans un espace unique, et surtout seront pré-analysées. Cela évitera la perte d’information, les doublons, et cela fera gagner un temps précieux aux agences.
Mais ce n’est pas tout. L’IA maintiendra aussi les viviers à jour en temps réel. Si un client a une demande urgente, elle identifiera immédiatement les intérimaires correspondant au profil recherché et elle vérifiera leur disponibilité. Bien sûr, le consultant gardera toujours la main : c’est lui qui validera les propositions, qui ajustera si besoin, et qui restera garant de la qualité de la réponse.
Pour finir, dans 10 ans, comment imaginez-vous une agence d’intérim qui aura pleinement intégré l’IA dans ses processus ?
Emmanuel Cudry : Dans 10 ans, je pense qu’on verra des agences beaucoup plus agiles, avec des équipes qui auront gagné en productivité. J’espère que ce gain permettra de réenchanter le métier de consultant. Grâce à l’IA, il ne consistera plus à enchaîner les tâches administratives ou à passer des heures à faire du sourcing dans l’urgence. Ce sera un métier recentré sur l’humain, sur la relation. Les consultants pourront se concentrer davantage sur l’échange avec les intérimaires, la compréhension de leurs besoins, le conseil aux clients et le développement d’une vraie relation de proximité.
Et dans un monde où tout devient de plus en plus digital, ces liens-là – la vraie relation, la confiance, l’écoute – vont avoir une valeur encore plus forte. C’est ça qui fera la différence.